« Nous ne défendons pas seulement un héritage, nous construisons un avenir. »

Moeurs, langage, déni et libre arbitre

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L’aliénation par le langage

Lorsque j’étais adolescente, le lycée d’Alès regroupait lycée technique et général et brassait toute la population de la ville et des environs. Je n’ai pas souvenir que les questions religieuses étaient centrales – elles n’avaient aucun impact sur nos relations – ni que notre façon de nous interpeller dépendait de notre couleur de peau ou de notre appartenance confessionnelle.

Une des choses qui me frappe aujourd’hui, dans le langage des jeunes dans les cités, est le développement très important de l’interpellation par le vocable « frère », ou « sœur ». C’est un des premiers signes de séparatisme, un marqueur d’appartenance, mais aussi un outil d’aliénation.

Cette apostrophe est un mantra du discours islamiste, quand bien même celui qui le tient ne revendique pas de fonction religieuse ; c’est un schéma lancinant et répétitif des discours des « imams Google ». Il envahit aussi les discussions dans la vie quotidienne. Il ne fait pas qu’ouvrir la discussion, il scande l’échange et ce quel que soit le lien de proximité réel avec la personne.

Il instaure son emprise sur ceux à qui il s’adresse. Il ôte la possibilité de se positionner en individu autonome car il renvoie à une identité qui ne saurait être dé nie que par l’appartenance au groupe : c’est une façon à la fois de poser un cadre relationnel qui renvoie à une appartenance non choisie, en général l’oumma, la communauté des musul- mans, et d’interdire toute manifestation de révolte ou toute prise de distance, car on ne rejette pas sa propre famille. Une façon de ramener à la fois le surplomb patriarcal et religieux dans la conversation, sans même avoir à l’imposer, en s’adressant autant à l’inconscient qu’au conscient.

Cette façon d’user de la notion de fraternité et de sororité est particulièrement perverse et très efficace car elle paraît mettre un sentiment – l’amour, l’affection – au cœur de la relation entre les êtres. C’est en réalité d’une hypocrisie totale entre personnes qui ne se connaissent pas, qui n’ont pas de liens réels et qui n’ont pas choisi le cadre de leur lien. L’emploi des mots « frère » ou « sœur » signe alors la manipulation, car toute prise de distance devient 
trahison ; toute contestation blessure ; 
toute critique agression. L’utilisation de
 ces termes affectueux ont finalement sur
tout pour effet d’appeler l’autre au silence.

En effet, la notion de fraternité 
implique l’appartenance à une famille. Elle peut être de sang, elle peut être de pensée, mais si quelqu’un vous aborde en tant que « frère » ou « sœur », il installe un lien différent. Se dire « frère » ou « sœur » est censé produire des effets, avoir des conséquences. Ce n’est pas une apostrophe neutre comme le serait un « madame », un « monsieur ». Cela implique inconsciemment l’existence d’un contrat de loyauté envers un groupe, une communauté. L’utilisation abusive de ce terme est bien une manipulation du lien. Ce dernier est créé artificiellement, non pour se rapprocher de l’autre, apprendre à le connaître, mais pour le dominer, prendre la main sur lui, exercer une emprise, le contrôler et l’amener à censurer sa dimension individuelle, personnelle.

Cette conséquence est accentuée dans l’utilisation du vocable « sœur ». Encore existe-t-il une possibilité d’égalité dans l’apostrophe « frère », mais quand un homme interpelle une femme en l’appelant « ma sœur », dans certaines cultures, il lui rappelle d’où elle vient et qui est le maître. Il la renvoie à un isolat culturel où ce simple mot « sœur » lui rappelle sa place, le comportement qu’elle doit avoir, la discrétion qu’elle doit observer et où l’interpellation est déjà, en soi, rappel à l’ordre.

Pire même, cette façon de mettre en place des structures de domination derrière l’utilisation de vocables renvoyant à la famille permet la stérilisation de la parole et envoie un avertissement : on lave son linge sale en famille et on se tait à l’extérieur car il faut faire front. Mais cela renvoie aussi à l’indissolubilité du lien familial, donc à une appartenance que l’on ne peut ni rejeter, ni questionner, ni refuser…

Il existe certes une dimension fraternelle dans notre République. Mais cette fraternité n’est pas un enfermement dans une communauté fantasmée, sans inscription ni dans le temps ni dans l’espace. C’est une transcendance qui prend appui sur l’humanisme. Alors que l’utilisation à tout bout de champ des termes « frères » et « sœurs » dans la vie quotidienne de nos quartiers est une invitation à la soumission et dans le cas des femmes, à l’autocensure.

Le voile comme censure du corps de la femme, la revendication de le porter comme autocensure

Le port du voile intégral qui se multiplie dans nos quartiers n’a rien à voir avec un choix vestimentaire, mais tout avec un enfermement identitaire. C’est un étendard politique qui vise à marquer par le visuel la puissance d’une idéologie sur un territoire et à exclure à terme de l’espace public celles qui refusent de se plier à la vision de la femme qu’elle charrie. C’est un travail de conditionnement passif de l’environnement : on impose par la pression un uniforme qui a une signification séparatiste entre les hommes et les femmes et qui distingue les sociétés où l’égalité des droits est liée à la reconnaissance du partage de la condition humaine de celles où les droits sont différents en fonction du sexe ou de l’appartenance communautaire, qu’elle soit ethnique ou confessionnelle.

On est ici en face non d’un choix vestimentaire mais d’un marqueur de la place de la femme dans la société. Que le port d’un voile soit militant, imposé ou qu’il résulte d’une aliénation, il est avant tout une censure du corps de la femme, un refus de son existence dans l’espace public, un rejet de son incarnation. La dissimulation du corps des femmes puise ses racines dans l’impureté consubstantielle de celui-ci.

En assignant ainsi la femme à la pudeur, c’est à l’invisibilisation qu’on la contraint. Comment une petite fille peut-elle se construire si son premier rapport au corps est un rapport de honte et de rejet ? Comment penser sa féminité quand, au lieu d’être valorisé, le corps de la femme est l’objet à la fois du dégoût et de la concupiscence ? Comment s’épanouir dans sa féminité quand elle est synonyme d’indécence ? Comment être au monde quand on vous refuse le droit d’y être incarné ? Car le refus du corps, c’est le refus de l’incarnation, donc le refus de la puissance d’être et du pouvoir de faire.

À la fin, abandonnées par des politiques qui ignorent délibérément la réalité de l’asservissement et ne portent plus le discours d’émancipation comme une condition d’accès à la citoyenneté et d’intégration à la sphère publique, certaines femmes n’ont plus d’autre choix que la revendication de leur aliénation. Elles défendent alors leur liberté de porter le voile. Accepterait-on que l’on puisse défendre « la liberté d’être esclave » et le revendiquer comme un droit que la société devrait garantir ? Et pourtant c’est ce que les islamistes voilées revendiquent. Elles en font même une arme contre le féminisme. C’est ainsi que l’on amène ces femmes à revendiquer leur oppression. Dans le langage fleuri de la gauche identitaire et racialiste, façon Parti des indigènes de la République, on appelle cela « retourner le stigmate ». Et c’est dramatique. Cela n’invite pas à la dignité, mais fait croire que décorer l’impasse dans laquelle on vous a placé est une autre manière de défricher son propre chemin…

Cette notion de choix est d’autant plus perverse qu’« il ne peut y avoir de choix sans éducation au choix, et surtout sans équivalence morale entre les différentes possibilités offertes. Or, face au voile, ce n’est pas un choix qui est proposé, c’est l’alternative entre le vice et la vertu, c’est un conflit de loyauté qui est orchestré entre l’Occident et donc une horrible acculturation, et l’Orient et donc la fidélité aux siens et à ce soi stéréotypé » (1). Ce choix, qui n’en est pas un, non seulement appelle les femmes à l’autocensure mais aussi à la censure des comportements – forcément déviants – de celles qui refusent ce chantage à l’appartenance. Et il n’est pas forcément utile que la pression soit explicite, l’appel au mimétisme, que la multiplication des voiles déclenche, suffit à l’exercer.

L’émancipation devient ainsi le synonyme d’une trahison aussi intime que familiale et sociale. C’est à la fois ne pas « se respecter » et trahir sa culture et sa communauté d’origine. Dans un tel conflit de loyauté, nul ne peut trouver sa place. L’intégration devient impossible, ce qui conduit les plus fragiles ou les mieux conditionnées à essayer de se construire en la refusant et en la combattant, ajoutant ainsi la violence à la frustration et le refus de l’altérité à l’enfermement.

Or la liberté acquise par les femmes n’est pas l’acceptation de leur frivolité, mais la reconnaissance de leur pleine capacité de citoyenne, qui va avec le droit de travailler, le droit d’avoir son propre compte bancaire, de passer le permis de conduire et de vivre dans la société avec les mêmes droits et les mêmes devoirs que les hommes.

Justifier sa propre oppression, en la revendiquant comme une liberté, n’est pas un choix : c’est se faire l’allié de ses propres fossoyeurs pour les aider à enterrer plus efficacement les générations présentes et à venir. C’est faire de l’autocensure une arme de destruction massive de nos libertés effectives, encore plus efficace que la censure, car elle se paye le luxe de parer du mot « liberté » ce qui relève de l’autodestruction…

La tentation de l’autocensure

Le phénomène de censure à l’égard des lanceurs d’alerte répond à une forme particulière. Cette censure-là, je l’ai vécue et la violence ressentie peut amener à vouloir la renvoyer et tendre ainsi le bâton pour se faire battre. Pour continuer dans le déni, pour continuer à jouir de leurs privilèges, certains responsables politiques ou médiatiques veulent faire taire les consciences et décourager les vocations futures.

La méthode n’est pas compliquée, il suffit de refuser d’entendre le lanceur d’alerte ; puis, si la parole perce, de discréditer l’auteur par des accusations : « anti-musulman ! », « raciste ! », « suppôt du Front national ». Ensuite, cerise sur le gâteau, on lance l’opprobre sur ce qu’il est, ce qu’il pense, ce qu’il produit, parfois en lui retirant son poste, ses moyens de subsistance… Tout cela dans le but de le pousser au dérapage verbal. L’injustice pousse à la faute. Ensuite il suffira de concentrer les tirs sur le moment de défaillance du lanceur d’alerte pour l’abattre.

J’ai connu cela, j’ai vu le moment où l’agressivité que je subissais en interne au Parti socialiste, les accusations de racisme, de fascisme, la violence dont faisaient preuve certains élus à mon égard, les rumeurs équivoques mais aussi les menaces anonymes et les agressions verbales auraient pu me faire basculer du côté obscur. Celui où l’on refuse les distinctions pour mettre tout le monde dans le même panier, où l’on confond islamiste et musulman, celui où, au lieu de défendre l’idée d’un monde commun basé sur ce qui nous rassemble, on se fait aussi le porte-drapeau de sa différence, de son clan, de son particularisme ; celui où l’on renonce à la notion d’intérêt général pour se faire lobbyiste d’une appartenance particulière érigée en identité absolue ; celui où l’on prétend que certains ne sont pas intégrables en raison de leur religion ou de leur ethnie. On devient alors le reflet de ce que l’on combat, enlacé avec l’ennemi dans un face-à-face délétère. J’ai eu la chance de ne pas sombrer dedans, mais j’ai senti à quel point la censure de la parole peut entraîner la tentation de basculer dans cette forme de violence.

Oui, à un moment, le rejet subi et la menace ressentie peuvent rendre fou. Et c’est ce qu’ont enduré beaucoup de ceux qui ont tiré la sonnette d’alarme. À cause de leur colère face à l’aveuglement, ils ont été taxés d’hystérie. À cause de leur sentiment de trahison face à ceux qui auraient dû être à leurs côtés dans le combat commun – leurs propres élus et représentants –, ils ont été taxés de populisme ou de poujadisme…

C’est hélas à cela que se sont employées nos autorités, plus qu’à affronter le réel et à libérer la parole. C’est pour cela que l’intervention d’Élisabeth Badinter disant qu’il ne fallait plus avoir peur de se faire traiter d’islamophobe était salutaire et pour cela aussi qu’elle a eu un tel retentissement. Elle n’a pas été provocante, elle a répondu à une souffrance, à un besoin et à une nécessité.

L’inaction, en permettant la dégradation de la situation, finira peut-être par rendre les accommodements déraisonnables avec l’islamisme incontournables. Quand la non-décision et l’absence de positionnement clair représentent un choix en creux, on n’est pas loin d’une forme de trahison des élites…

Mais ce déni peut aussi faire basculer les lanceurs d’alerte dans l’autocensure, alimenter le désir délétère de rentrer dans le rang, d’abandonner ses convictions pour retrouver la chaleur et le confort du groupe. Car être lanceur d’alerte, c’est expérimenter autant la liberté que la solitude…

L’exercice du libre arbitre est angoissant. Personne n’est là, au début, pour valider votre parole, dire qu’elle est juste et équilibrée. Vous êtes seul, face à vos responsabilités comme face aux menaces que votre expression peut susciter.

Du coup, la tentation est grande de se saborder pour se sentir à nouveau acceptable et accepté. J’ai connu aussi cette tentation-là : laisser tomber son combat et, pour donner des gages à ceux qui vous ont vaincu par la pression, se faire le contempteur des batailles que l’on a menées et finir plus fanatique encore que ceux que l’on a combattus.

On ne dira jamais assez que si la liberté est désirable, son exercice est aride. Il faut relire la légende du grand inquisiteur, au début des Frères Karamazov  ; cette histoire raconte le retour de Jésus à Séville au moment où sévit l’Inquisition. Quand Jésus réapparaît, sa nature divine ne fait aucun doute et voilà que bientôt, la foule se rassemble autour de lui et le suit. Mais le cortège croise alors celui du grand inquisiteur qui, ni une ni deux, fait jeter Jésus dans un cul-de-basse-fosse. Et lorsqu’il revient le voir, c’est pour faire le procès du libre arbitre au nom de l’aspiration à la servilité des hommes :

« Tu veux aller dans le monde et Tu y vas les mains vides, en prêchant aux hommes une liberté à laquelle dans leur simplicité, dans leur anarchie originelle, ils ne peuvent même pas donner un sens, une liberté dont ils ont peur, qui les effraie – car rien, jamais, ni pour la société humaine ni pour l’homme, n’a été plus insupportable que la liberté ! […] ils diront : “Traitez-nous en esclaves mais donnez-nous du pain.” […] Ils comprendront qu’ils ne pourront jamais être libres, parce qu’ils sont faibles, pervers, insignifiants, rebelles. En acceptant les “pains”, Tu aurais répondu à cette angoisse générale et perpétuelle de l’homme, de l’homme en tant qu’individu et de l’humanité prise dans son ensemble – et cette angoisse, c’est celle-ci : “Devant qui se prosterner ? ” L’homme n’a pas de souci plus lancinant, plus douloureux que, resté libre, celui de se chercher, aussi vite que possible, quelqu’un devant qui se prosterner. (2) »

Il faut avoir senti au fond de soi cette tentation d’abdiquer pour comprendre la force de séduction de la soumission.

Refuser cette tentation de l’autocensure vous fait grandir et rompt le cercle pervers de l’isolement. En assumant de porter ses combats, en le faisant sans haine ni violence, dans le respect de l’autre et la volonté de construire ensemble, on trouve de l’aide et du soutien.

Cela aussi je l’ai expérimenté et je ne remercierai jamais assez toutes ces personnes, souvent anonymes, parfois plus connues, qui viennent vous entourer, vous soutenir et vous remercier. Ils vous offrent la seule reconnaissance qui compte, celle où la fidélité à soi-même construit des ponts pour aller vers l’autre et vous rend le pouvoir d’être à nouveau une force de projet.

Article paru en novembre 2016 dans la revue des deux mondes.

  1. Fatiha Boudjahlat, « Les femmes qui n’aimaient pas la femme… sans voile », Huf ngton Post, 8 mars 2016.
  2. 2. Fiodor Dostoïevski, les Frères Karamazov, traduit par Henri Mongault, Folio, 1994.