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Affaire de Toulon : quand le métrage du tissu permet d’occulter les questions de fond

Tribunes

Des hommes se font passer à tabac par des jeunes d’une cité parce qu’ils demandaient à ce que l’on respecte leurs femmes après que la petite bande a crié « Vas y met toi toute nue !  » ou encore « C’est pas des madames, c’est des putes » à deux femmes en legging et tenue de sport. Et Le Monde et Libération focalisent sur le fait qu’il ne s’agissait pas d’un short pour nier la dimension sexiste de l’agression… J’ai ainsi appris que lorsqu’on est femme et qu’on ne porte pas de short, qu’on nous dise « Mets toi toute nue » ou que l’on se fasse traiter de « putes » n’est donc pas liée à notre tenue et est parfaitement acceptable.

L’agression de Toulon serait ainsi gratuite et n’aurait donc aucune cause… C’est faire passer la bande de jeunes pour des animaux enragés, susceptibles de se jeter sur quiconque, simplement parce que l’on passe à côté d’eux… C’est extrêmement dégradant et assez condescendant de voir certains journalistes estimer que le « jeune de cité » est ontologiquement lié à la violence.

Mais le déni va jusqu’à l’incapacité à prendre conscience de la nature des témoignages que l’on recueille pour banaliser la situation. Ainsi, chez Libération, dans un reportage daté du 9 septembre, intitulé « La rumeur de Toulon tombe le short, on apprend d’un témoin, que tout cela n’était que de la drague » : « L’une des filles (…) se tenait de manière un peu bizarre. Elle était cambrée. » (…) « Une bande de gars de la Cité étaient derrière un muret, ils ont commencé à draguer. C’est des jeunes, ils voient des filles, ils sont affolés ». Résultat : une violente agression, des fractures au visage et trente jours d’ITT pour une des victimes.

Mais finalement tout cela est normal : des jeunes voient des filles, ils perdent donc tout contrôle d’eux-mêmes et la simple vue d’un legging les rend dingues. Sauf que ce n’est pas normal, ni banal et que cette réaction à la simple apparition d’une femme dit beaucoup de choses sur le refoulement de la sexualité et l’assimilation de la femme à un sexe ambulant. N’oublions pas que l’argument principal pour imposer le voile aux filles est lié au fait que la simple vision d’une femme est un appel au sexe, que leur vue rend fou les hommes et que c’est pour cela qu’il faut qu’elles soient cachées. L’article de Libération illustre ainsi inconsciemment ce qu’il voulait volontairement nier…

Dans l’article du Monde des bien mal nommés décodeurs , même focalisation sur le short. On aurait pu penser que les décodeurs auraient eu à cœur de rappeler que tous les journalistes ayant couvert l’affaire (Le Figaro, Le Point, France 3, BFM, Europe 1, VSD, Nice Matin, Normandie Actu, Le Dauphiné, La Dépêche et bien d’autres encore…) avaient parlé d’une agression liée au fait que les femmes portaient des shorts, mais non. Cela ne les intéresse pas. Leur cible, c’était la tribune que j’avais fait paraître le jeudi sur le Figarovox : la police de la vertu islamiste impose ses normes par la violence. Et pour m’attaquer personnellement, les fameux décodeurs se moquent des faits. Ainsi il n’aurait fallu attendre que « quelques heures après la révélation des faits », pour que je me jette dessus (sous-entendu en bonne charognarde). Pourtant tous les articles datent du mercredi matin et citent les déclarations du procureur qui confirment la dimension sexiste de l’agression. Mon article lui a été publié le lendemain, en milieu de matinée, alors que l’affaire avait déjà pris une dimension très importante. Alors oui, je le reconnais, les nombreux articles lus contenaient tous une erreur : ce n’était pas un short mais un legging et j’ai aussi commis cette erreur. Je m’en excuse très sincèrement. Mais est-ce essentiel et cela remet-il en cause le fond de mon analyse ? La réponse est tout aussi clairement non.

Ce qui motive une telle acrimonie de la part des décodeurs n’est pas l’amour du détail et de la vérité, mais la volonté de censure : le fait que j’analyse comme liée à la montée de l’influence des islamistes dans la société, la recrudescence des provocations que sont la multiplication du port du voile intégral, la tentative d’imposer le burkini à la piscine et sur les plages, les pressions qui pèsent dans certains territoires sur les filles qui se mettent en jupe ou en short et les agressions qu’elles relatent… Il était manifestement urgent d’étouffer dans l’œuf l’émergence d’un discours sur un problème bien connu pourtant depuis de nombreuses années : celui qui fait que dans certaines parties du territoire, le contrôle social des femmes via leur habillement est obsessionnel chez certains et que cette obsession est liée à la montée d’une idéologie politique – l’islamisme radical – qui fait du contrôle de la femme et de sa disparition de l’espace public, une obsession et un marqueur de son emprise sur les territoires.

Si dans nombre de quartiers sensibles on ne croise guère de filles en short ou jupe et de plus en plus voilées, cela n’a rien à voir avec la montée d’une idéologie, elles doivent juste être jupophobes… Une maladie très développée en Seine Saint Denis notamment… Toutes ces femmes qui racontent comment elles quittent leur quartier en portant la panoplie de la fille pudique, voire le voile, pour mieux se changer dans un café quand elles pensent être loin du regard des garçons de la Cité et qui tremblent à l’idée de croiser un de ces garçons au centre-ville car elles le payeront chers à leur retour, ne signifient pas la montée d’un contrôle social où l’assignation à la pudeur des filles est une démonstration de domination ? Les violences qu’elles subissent et le fait que se multiplient les témoignages de femmes, au-delà des cités, qui se font interpeller sur leur tenue, ou sur le fait qu’elles boivent de l’alcool à une terrasse par des hommes, doivent donc être niés ? 

Faut-il encore rappeler à ces journalistes que l’islamisme n’est pas une race, mais une idéologie et que l’on mesure la puissance d’une idéologie politique au fait qu’elle dépasse le petit cercle de ses militants, ici donc le cercle des croyants radicaux, pour rayonner bien au- delà. Dans le livre dirigé par Georges Bensoussan, Les territoires perdus de la République, on voit l’influence de l’islam radical pourrir dans les collèges et les lycées, les relations entre les filles et les garçons, et cela ne concerne pas que les élèves arabo-musulmans. On peut très bien être assujetti à cette idéologie sans être un expert en théologie, ni d’une rigueur pratiquante et morale parfaite. Même les imams les plus radicaux, les imams « google », sont réputés maîtriser à peine leur religion, pourtant ils sont très prescripteurs dans les quartiers et sont des références comme Rachid Abou Houdeyfa, Ahmed Mikhtar, Nader Abou Anas, Mehdi Kabir…

Faut-il encore rappeler que ceux qui nous alertent le plus sur la montée de cette radicalité et sur le fait que les femmes en sont les premiers marqueurs et le plus visuel, sont souvent les personnes d’origine arabo-musulmane qui ont vu dans leurs pays, comme en Algérie notamment, cette stratégie à l’œuvre (Mohamed Sifaoui, Djemila Benhabib, Kamel Daoud…) ou les anciens frères musulmans qui décryptent les stratégies de prise de pouvoir de l’UOIF et de ses affiliés (Mohamed Louizi, David Vallat) ? On en arrive à refuser d’écouter ceux qui agissent dans les quartiers depuis des années et s’échinent à dénoncer la montée de la radicalisation et l’oppression des femmes — comme Nadia Remadna, la fondatrice de la Brigade des mères à Sevran — pour ériger en détenteur de vérité le moindre individu à qui on tend un micro sans se soucier d’où il parle…

Derrière l’hystérisation de la question du short, se joue la volonté de dissimuler de nombreux incidents qui ont lieu dans l’espace public et témoignent qu’une logique d’affrontement est à l’œuvre. Cette obsession à focaliser sur le métrage pour faire oublier le fond de l’affaire vise aussi à discréditer la parole de ceux qui se battent contre la montée en puissance de l’influence des islamistes dans les esprits, et ce bien au-delà de la pratique de la religion.

Il semble qu’aujourd’hui nous n’en sommes plus aux lanceurs d’alerte qui montrent la lune et aux sots qui regardent le doigt, mais aux idiots utiles qui veulent carrément le couper…